''Le Beaujolais Nouveau Est Arrivé'' par René Fallet
Date: 14 janvier 2008 à 19:41:51
Sujet: Critique Littéraire


Critique du célèbre roman de l'écrivain français René Fallet, paru en 1975.



Abonnés au comptoir du "Café des Pauvres", troquet anachronique d’une banlieue rouge sans attrait, Adrien Camadule et Captain Beaujol lient connaissance avec Poulouc, adolescent désabusé, et Debedeux, cadre brillant rongé par l’amour jaloux que lui portent femme et maîtresse. Ensemble, le quatuor tâche de savourer quotidiennement la vie dans tous ses excès, raillant d’une même tirade le travail aliénant et inutile, les porte-étendards, les chercheurs de fortune et l’autorité. Nourris à l’amitié, abondamment hydratés au bon gros rouge, ils croquent l’oisiveté à pleines dents sans se soucier d’un monde corrompu et pollué qui, de toute façon, tournera bien sans eux…


Fidèle à ses anti-héros des bas quartiers, à ses pauvres bougres chafouins et philosophes, René Fallet délivre avec son Beaujolais Nouveau… l’un de ses plus fameux romans, peu audacieux, c’est certain, ô combien rafraîchissant toutefois ! Dans l’encre de sa plume, coule un humour licencieux mais exempt de vulgarité, un florilège de poésie qui ne se voudra jamais pédant et surtout une idée générale du monde que développent ses personnages, entités distinctes réunies dans une même condamnation de l’existence sordide que mène le commun des mortels. C'est ce dernier que symbolise benoîtement un certain Chanfrenier, dit « métro-dodo », que croisent au bistrot notre carreau de fiers fainéants.

La trame du roman est des plus simples, le scénario ne mène a rien de concret, si ce n’est à une catastrophe aussi brutale qu’inattendue en guise de conclusion. L’essentiel est ailleurs. Il est d’abord dans l’écriture, dans ce précieux vocabulaire que contiennent les dialogues aussi bien que la narration. S’ils se définissent eux-mêmes comme anti-intellectuels, les personnages usent de manière irréaliste mais tellement réjouissante d’un français foisonnant d’images inspirées et de tournures souvent délicates, le cadre parisien comme le paysan rustre rencontré en Lozère. Pour le lecteur, ce style recèle des joyaux linguistiques qui pousseraient aisément à une relecture de l’ouvrage. Ensuite, Fallet s’est concentré sur la psychologie de ses personnages. Tourmentés bien malgré eux, ils rejettent à leur manière les temps modernes ; ils ont laissé leurs rêves derrières eux (qu’il s’agisse du bon vieux temps de la guerre d’Algérie, de la tranquillité d’un impossible célibat…) et n’aspirent qu’à « vivre pénards » autour d’un verre ou - encore mieux - de deux. L’auteur n’offre aucune morale, ne se veut porteur d’aucune leçon ; mais il témoigne – et avec quel brio ! – de cet état d’esprit nihiliste qui habite une frange du milieu populaire, consciente de « regarder passer tous les trains » sans chercher à devenir une locomotive de la société. Enfin, Le Beaujolais Nouveau Est Arrivé arpente des sentiers politiques complexes, paradoxaux : la prise de positions en faveur des « petites gens », tendres et sympathiques va de paire avec les diatribes ciblées contre les bons éléments de la société, « les cons » qui ont réussi. Pas marxiste pour autant, le roman blâme, non sans véhémence, la dictature du progrès, la nature violée, dégradée, la laideur de l’industrialisation, et pointe d’un doigt ironique les incohérences du système social à la française, posture plus traditionaliste, conservatrice, mais en aucun cas dogmatique.
En vérité, la chaleur d’un l’humour gaillard ne fait qu'envelopper pudiquement une vision sombre à l'excès, sans issue et profondément cynique de l’existence humaine, égarée dans un siècle de bêtise.






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